REGARD BIENVEILLANT SUR NOTRE MONDE ÉTRANGE
La photo chez François Berthier

par Jacques Stoll, critique d’art

Il n’y a pas de personnages, ou si peu, dans les photos de François Berthier. À l’évidence le propos est ailleurs. En effet, le seul personnage c’est vous. Ce sont vos sensations, à la lecture de ses clichés, qui leur donneront une dimension humaine. L’absence de personnage est en quelque sorte la garantie d’un tête à tête très privé entre vous et l’artiste. Entre vos souvenirs et les siens, vos impressions et les siennes. Et l’assurance que cet échange ne sera pas interrompu, ni votre attention détournée.
Ses prises de vue traduisent cependant la permanence de la présence humaine à travers les constructions et les objets qui y figurent. En effet, François Berthier ne photographie jamais un paysage sans une référence à la «patte» de l’homme, et sans s’intéresser au premier chef à ce que ce dernier a entendu y laisser comme empreinte. Cette démarche est peut-être bien la raison principale de sa recherche dans le domaine photographique.
 

Le paysage prend la pause

Les photos de François Berthier relèvent de la magie du «déjà vu». Car vous avez déjà vu les promenades de bords de mer, les immeubles, les garages, les objets ou les endroits perdus qu’il photographie. Mais vous ne les avez pas vus de cette façon. Cette double expérience devant la réalité, la vôtre et la sienne, attise l’intérêt. Cette rencontre entre votre point de vue et le sien captive l’attention.
Paysages tranquilles, pourrait-on penser. Il ne s’y passe rien, dirait-on. Mais chacun sait qu’il faut se méfier de l’eau qui dort comme du paysage tranquille. Tout peut y arriver. De la passion, du drame, et même, pourquoi pas, du sexe et de la violence. Loin d’être apaisantes, les vues de François Berthier vous retiennent par l’étrangeté qu’elles dégagent. A travers des objets triviaux du quotidien, des vues classiques relevant souvent du balnéaire, le metteur en scène établit un décor, et, par le silence qui traverse ses clichés, vous laisse devant l’idée de ce qui pourrait tout à coup surgir au cœur du cadre. Votre imagination galope. Car s’il s’agit, par la diversité des sujets traités, d’ébaucher d’une sorte de cabinet de curiosité, sans qu’il y ait pourtant d’anecdotes dans ces prises de vue. Il ne s’agit pas de montrer le réel, mais de permettre de le rêver.
Paysages nostalgiques ? Peut-être bien, mais la nostalgie de quelle époque ? Celle de ces terrasses italiennes noyées dans la brume, de ces bâtiments industriels d’un autre âge, de ces échoppes oubliées, de ces éléments de mobilier urbain des années soixante, de ces objets de rien du tout abandonnés aux chiens ? Un peu de tout ça ? Et si la nostalgie était plus dans notre regard que dans le sien ? 
Il y a bien sûr le choix du sujet, qui lui appartient, et devant lequel nous ne pouvons que nous incliner. Mais les paysages ou les objets qu’il photographie ne sont pas inventés. Ils sont bien là, devant son objectif, nous le savons parfaitement pour les reconnaître parfois : ce sont des sites ou des objets d’aujourd’hui. Ses photos sont sans conteste «du jour», et si elles paraissent nostalgiques, c’est que le paysage est saisi juste au moment de la pause, à l’instant où il semble s’être abandonné, comme pour souffler un peu. Le temps suspendu. L’art de François Berthier consiste à fixer cet instant-là, qui est celui du mystère du monde. Mais ne cherchez pas trop à vous laisser pénétrer par l’illusion de ce temps arrêté, vous devez en effet continuer à écouter en vous l’histoire dont la photo vous a esquissé le début, et l’habiter. Vous avez le choix de l’époque, des couleurs, des personnages si vous désirez qu’il y en ait, et, dans ce cas, des dialogues à écrire. 


Parlons couleur

Et pour parler couleur, évoquons tout naturellement le cadrage. Il n’y a rien de trop, dans les photos de François Berthier, et l’on ne voit pas bien ce que l’on pourrait y ajouter. Rien de trop, rien de plus. Le «modèle» est parfaitement cerné, cadré, les lignes de fuite sont parfaites, les perspectives impériales. Impossible de déplacer le sujet d’un seul millimètre. On pressent que c’est là le résultat d’un seul coup d’œil et d’un seul clic, sans recadrage de confort dans le secret du labo. Car c’est avant la photo que l’on travaille son cadre, pas après. Le cadrage précède la photo, et détermine la photo à prendre. Avant le coup d’œil initial qui le détermine, il n’y a pas encore de désir de photo, et le sujet n’existe donc pas. Le sujet naît du cadrage. Chez François Berthier, voir le monde à travers une camera obscura n’est pas une seconde nature : c’est la première !
Nous avons donc un sujet - paysage, devanture, jetée, trottoir, etc -  parfaitement capté, capturé, cadré. Le sujet prend la pose, il est tranquille. Il s’agit à présent de l’habiller. Pour cela François Berthier se sert de la couleur des objets, des portes, des sols ou des structures bâties qui constituent le thème. La couleur vient alors relayer les perspectives, construit même celles-ci ou les reconstruit, leur donne du champ, les relance, à tel point qu’il n’est pas exclu que, chez notre artiste, ce soit l’assemblage de couleurs dans un paysage, leur succession et leur rythme, qui détermine son choix de retenir tel ou tel cadrage. Prenez par exemple cette petite façade bardée de jaune au milieu ou presque de la photo intitulée La Station. Elle structure l’avant et l’arrière plans du cliché, l’illumine au point que finalement on ne voit plus qu’elle, malgré la diagonale du toit de la station-service qui traverse le ciel, et qui est en apparence le thème de la photo. La référence proustienne au fameux «petit pan de mur jaune», d’un peintre hollandais non moins fameux dont on sait aujourd’hui qu’il travaillait ses tableaux à travers le cadrage d’une camera obscura, vous vient immanquablement à l’esprit. Ces (Ses ?) couleurs sont belles, franches, chaudes. Et tellement humaines, dans leur fragilité.

Des clefs
François Berthier construit très souvent ses photos, de format rectangulaire, en deux parties verticales, 4/5ème de l’image pour l’une, 1/5ème pour l’autre. Les 4/5èmes représentent le thème que l’on définira comme «principal». Le dernier 1/5ème n’a rien à voir de prime abord avec ce thème «principal», mais est essentiel à sa lecture. Il se situe en général à droite de la photo, mais parfois également à gauche, et est constitué de photos de petits objets, pris sur place ou venus d’ailleurs, des objets du genre «laissé-pour-compte», qui apportent un complément de sens, une interrogation nouvelle, une jubilation supplémentaire dans la contemplation de la photo ainsi re ou dé-composée. Bien que venant souvent en contraste avec la construction et le cadrage du thème «principal», y compris sur le plan de la couleur, ce dernier 1/5ème ne s’y heurte cependant jamais, et participe pleinement à l’agrément de l’œil. L’artiste place de la sorte des clefs, dans un jeu très ouvert, que chacun saisira, ou non.
Seraient-ce les clefs de nos pensées ? Sont-elles de celles qui servent à ouvrir notre esprit à l’idée du voyage à travers ces superbes paysages humains, réels et enchantés à la fois, que nous propose le regard serein et bienveillant de François Berthier sur notre monde étrange ?

Jacques Stoll
Critique d’art
Février 2013



Se regarder dans le miroir même de l’artiste.
Le portrait chez François Berthier
par Jacques Stoll, critique d'art


François Berthier dispose de plusieurs flèches dans son carquois artistique. S’il préfère utiliser avec bonheur la photo pour nous transcrire sa façon de (re)voir le monde, il a en général recours à la peinture, et plus précisément au portrait, pour nous parler de nous-mêmes. C’est cet aspect de son art que j’entends développer ici.
La technique et le support importent peu : l’artiste sait avec une parfaite maîtrise, à travers ce que l’on appelle l’utilisation de « techniques mixtes », tirer le meilleur parti du support (la toile, le papier ou le carton), de la couleur et de la matière, de techniques comme le grattage ou le collage, du format, et du cadre. 
L’essentiel est ailleurs. Car, sous le couvert de l’auto-portrait, et bien qu’il affirme sans grande conviction ne pas s’y adonner, François Berthier, à travers ses tableaux, et même si à l’évidence il s’y décrit et s’y décrypte, ne cherche en fait qu’à nous renvoyer à notre propre image. 
Et alors, par le simple effet d’un sortilège à la mesure de son talent, nous voilà subitement, en portant notre regard sur l’un de ses tableaux, transportés dans la situation si quotidienne de chacun d’entre nous portant un bref coup d’œil au miroir avant de sortir de chez lui, dans l’espoir toujours renouvelé de présenter au monde la meilleure figure qui soit, au cas où un destin particulièrement clément ou malicieux viendrait à nous proposer une belle rencontre.
Un coup d’œil certes bref, mais sans complaisance, un coup d’œil méticuleux, et scrutateur. Il s’agit de ce regard implacable de la femme à son miroir, afin que celui-ci lui dise la vérité, quitte à s’en accommoder, mais il vaut mieux savoir... Et de la part d’un homme, un même regard tout aussi incisif, né certainement de cette fameuse part féminine que nous aurions pourtant, paraît-il, selon la fable à la mode de nos jours, la plus grande réticence à dévoiler. 
En effet, si l’on ne s’y plaît pas un tout petit peu, dans ce reflet de nous-mêmes dans le miroir, comment parvenir à plaire aux autres ? Et en cela, hommes ou femmes, nous sommes tout à fait semblables devant notre image reflétée, sauf à nous raconter des histoires. Nous sommes tout simplement devant nous-mêmes. À visages découverts. Tout nus.
Des histoires, et cette indulgence pour nous-mêmes, au sens chrétien du terme, l’art du portrait de François Berthier nous les offre dans les moindres détails. Des éléments matériels vous aideront à vous situer dans l’espace et dans le temps. La manière et la matière voulues par l’artiste vous divulgueront par ailleurs d’autres secrets, si vous vous attachez à les rechercher. Ainsi, prenez en considération les objets ou les membres qui apparaissent l’une ou l’autre fois dans l’image, afin de mieux guider votre réflexion.
Mais vous vous reconnaîtrez aisément dans ces portraits miroiteurs. Selon l’humeur du jour, vous vous y sentirez parfait ou imparfait, conforme ou non-conforme, puissant ou misérable. Vous y distinguerez par moment votre colère récurrente devant le monde tel qu’il va. Vous pourrez y discerner à l’occasion votre si fréquent désarroi devant le désastre au quotidien de vos sentiments. Vous pourrez y retrouver aussi, si vous le cherchez bien, le sentiment de ne pas être le seul au monde à vous interroger sur le sens de l’existence. De quoi finalement vous rassurer et même, par moment, vous consoler de bien des choses.
Ici, la timidité d’un visage un peu grotesque ou désemparé vous évoquera l’âme, votre âme, avec une franchise que l’on ne retrouve plus guère de nos jours. Là, la simple apparition d’un petit aplat de couleur bleu vous ouvrira, comme dans une enluminure, un bel horizon et donc la possibilité d’un ailleurs. Là encore, la référence expli/implicite à la mosaïque byzantine vous ramènera vers le sacré, ou l’éternel.
Les portraits de François Berthier tendent ainsi tout naturellement à l’universel. Et, je vous le certifie pour en avoir plusieurs autour de moi dans chacun de mes lieux de vie, ce sont des compagnons du quotidien absolument fidèles, parfaitement diserts, et toujours prêts à l’écoute et au dialogue. Des qualités si rares par les temps qui courent.


Le profil ! Le profil !

On ne se regarde que de profil, ou presque, dans les auto-portraits de François Berthier. Je serais tenté de lancer à cet égard à la cantonade le mot d’ordre : « Le profil ! Le profil ! ». Comme, après avoir assisté à une représentation théâtrale particulièrement appréciée, vous appelez de concert avec les autres spectateurs et en frappant en cadence dans les mains : « L’auteur ! L’auteur ! ». 
Parce vous aimez soudain celui-ci pour ce qu’il vous a permis de découvrir en vous-même à travers son œuvre. Parce que vous l’aimez alors comme un ami ou un frère. Et parce que vous avez profondément envie, ou besoin, qu’il vienne vous expliquer, tendrement et fraternellement, quand et comment il a appris à si bien vous parler.

Nous sommes en effet dans les tableaux de François Berthier comme devant un miroir, où l’on se voit à contresens, et où les meubles et objets environnants se déplacent de la même façon, devant et derrière vous. L’emballement des reflets vous renvoient au vertige. Comment savoir quel est le profil du sujet représenté sur la toile ? Le gauche, tel qu’il apparaît à l’évidence ? Le droit, si l’on considère que le miroir vous (inverse)ment ? La solution réside-t-elle dans la prise en considération des éléments hors profil ? Mais, alors même que l’on reconnaît souvent dans ses œuvres la main droite de l’artiste à son doigté ou au pinceau brandi, comment être sûr que cette main ou ce pinceau sont en rapport exact avec le profil ? Parce qu’un droitier devient gaucher devant un miroir... Et le contraire ! 

Mais cela n’a finalement que peu d’importance. Car François Berthier, dans ses tableaux, et chacun le perçoit dès le premier coup d’œil, ne cherche pas la vraisemblance, mais la vérité. Celle qui parvient à susciter du spectateur qu’il prenne le risque, ou l’intérêt, ou peut-être même le plaisir, de se regarder lui-même dans le miroir de l’artiste. Une proposition très claire de la part de celui-ci à se (re)joindre, entre mortels de bonne compagnie et de bonne volonté.

François Berthier nous donne à voir des portraits profondément empreints de la réalité de notre siècle débutant, si déstabilisant. Pourtant, à travers son talent, il nous offre une peinture de tous les temps. Celle d’un humaniste.

Jacques Stoll, 
critique d’art, janvier 2012